Emil CIORAN
Par ce qui est “profond” en nous, nous sommes en butte à tous les maux : point de salut tant que nous conservons une conformité à notre être. Quelque chose doit disparaître de notre composition et une source néfaste, tarir ; aussi n’y-a-t-il qu’une seule issue : abolir l’âme, ses aspirations et ses abîmes ; nos rêves en furent envenimés ; il importe de l’extirper, de même que son besoin de “profondeur”, sa fécondité “intérieure”, et ses autres aberrations. L’esprit et la sensation nous suffiront ; de leur concours naîtra une discipline de la stérilité qui nous préservera des enthousiasmes et des angoisses. Qu’aucun “sentiment” ne nous trouble encore, et que l’”âme” devienne la vieillerie la plus ridicule …
Emil CIORAN
Je ne suis pas certaine d’avoir franchement envie de parvenir à cette “discipline de la stérilité” quoiqu’à bien y réfléchir cela mérite réflexion ! cat 2006
et
Les nuits blanches sont d’une importance capitale !
Le type qui se lève le matin après une nuit de sommeil a l’illusion de commencer quelque chose.
(À propos de Dostoïevski:)
Je n’aimais que les grands malades, à vrai dire, et, pour moi, un écrivain qui n’est pas malade est presque automatiquement un type de second ordre.
(À propos d’un grand ami roumain:)
C’était un très gros type qui donnait l’impression d’être très prospère et serein. Il n’était pas méchant, il n’était pas salaud, mais il était incapable d’avoir la moindre illusion sur quoi que ce soit. Cela représente aussi une forme de la connaissance - car, au fond, qu’est-ce que la connaissance, sinon la démolition de quelque chose ?
Moi, je connais beaucoup de gens qui ont écrit des romans et qui ont échoué - même Eliade a écrit beaucoup de romans et il a échoué…
La vie est supportable uniquement parce que l’on ne va pas jusqu’au bout.
La lucidité complète, c’est le néant.
Je suis très sensible au phénomène de l’ennui. Je me suis ennuyé toute ma vie - et la littérature tourne autour de l’ennui, c’est le néant continu. Moi-même, j’ai vécu le phénomène de l’ennui peut-être de façon pathologique, mais je l’ai fait parce que je voulais m’ennuyer. Le problème est que quand on s’ennuie partout, c’est fichu, n’est-ce pas?
Bach est un dieu pour moi. Il m’est inconcevable de penser qu’il y a des gens qui ne comprennent pas Bach, et pourtant cela existe… Quelqu’un qui n’est pas sensible à la musique souffre d’une infirmité énorme.Donc rien de ce qui fait le sens de la musique ne passe dans l’écriture. Et pourquoi écrire dans ces conditions? Et de toute façon pourquoi écrire en général?… Tout le monde écrit trop d’ailleurs.
Donc celui qui écrit c’est quelqu’un qui se vide. Et au bout d’une vie, c’est le néant. C’est pour cela que les écrivains sont si peu intéressants.
(À propos de ses premières années à Paris:)
Il fallait tout faire pour ne pas gagner sa vie. Pour être libre, il faut supporter n’importe quelle humiliation et c’était presque le programme de ma vie… Cependant, comme j’avais décidé de tout accepter, sauf faire ce que je n’aime pas, ça compliquait énormément ma vie… Tout cela a disparu, c’est fichu maintenant.
Les seules années importantes sont celles de l’anonymat. Être inconnu, c’est une volupté.
Ce n’est pas la peine de faire des phrases, etc.
(À propos du communisme:)
Le drame de ces régimes, c’est l’optimisme obligatoire.
(À propos de la démocratie en Roumanie:)
Les concepts purs n’ont aucune chance dans les Balkans.
Une promenade au cimetière est une leçon de sagesse presque automatique. Moi-même, j’ai toujours pratiqué ce genre de méthodes; ça ne fait pas très sérieux, mais c’est relativement efficace… Si vous avez la conscience du néant, tout ce qui vous arrive garde ses proportions normales et ne prend pas les proportions démentes qui caractérisent l’exagération du désespoir.
En fin de compte, l’expérience de la vie, c’est l’échec. Ce sont surtout les ambitieux, ceux qui se font un plan de vie, qui sont touchés, ceux qui pensent à l’avenir. C’est pour cela que j’envoie les gens au cimetière.
Je trouve qu’il ne faut plus écrire, il faut savoir renoncer… Et puis je me dis que j’en ai assez de pester contre le monde et contre Dieu, ce n’est pas la peine.
Seul un médiocre souhaitera, pour mourir, atteindre le stade de la vieillesse. Souffrez donc, enivrez-vous, buvez la coupe du plaisir jusqu’à la lie, pleurez ou riez, poussez des cris de joie ou de désespoir- il n’en restera rien de toute manière. Toute la morale n’a d’autre but que de transformer cette vie en une somme d’occasions perdues.
Tous les êtres sont malheureux ; mais combien le savent ?
Nous ne pardonnons qu’aux enfants et aux fous d’être francs avec nous : les autres, s’ils ont l’audace de les imiter, s’en repentiront tôt ou tard.
Sur les cimes du désespoir :
“Une constatation que je peux vérifier, à mon grand regret, à chaque instant: seuls sont heureux ceux qui ne pensent jamais, autrement dit ceux qui ne pensent que le strict minimum nécessaire pour vivre. La vraie pensée ressemble, elle, à un démon qui trouble les sources de la vie, ou bien à une maladie qui en affecte les racines mêmes. Penser à tout moment, se poser des problèmes capitaux à tout bout de champ et éprouver un doute permanent quant à son destin; être fatigué de vivre, épuisé par ses pensées et par sa propre existence au-delà de toute limite; laisser derrière soi une traînée de sang et de fumée comme symbole du drame et de la mort de son être - c’est être malheureux au point que le problème de la pensée vous donne envie de vomir et que la réflexion vous apparaît comme une damnation.”
“L’homme ne durera pas. Guetté par l’épuisement, il devra payer pour sa carrière trop originale. Car il serait inconcevable et contre nature qu’il traînât longtemps et qu’il finît bien. Cette perspective est déprimante donc vraisemblable”.
Cette citation extraite de “De l’inconvénient d’être né” n’invite à priori pas à l’allégresse. Pourtant, comme la plupart des aphorismes de Cioran, elle cache une joie de vivre dont se souviennent ceux qui l’ont connu. Comme aucun autre il a dégusté l’absurdité de notre condition, s’est repu de l’incertitude, a raillé les vérités définitives. Il s’est dématérialisé jusqu’au dénuement pour n’exister que pour son œuvre, faite de phrases courtes mais pleines. Il est le philosophe du plus court chemin et il ne faut attendre de lui aucune longue démonstration…Il suffit d’ouvrir l’un de ses livres à n’importe quelle page pour réaliser qu’en plus d’être le plus pratique de nos penseurs, ce Roumain qui écrit dans notre langue est un des plus denses et certainement le plus drôle dans cette façon si particulière de frayer avec l’essentiel….. Cet homme qui avait trouvé assez de sensualité dans son désespoir, entretenu comme un jardin angIais, pour ne pas se supprimer verrait aujourd’hui d’un œil curieux notre suicide collectif avec une arme apparemment inoffensive: celle de l’égocentrisme lyrique….
Mais Cioran, malicieux, a distillé plus haut dans la même page un peu de cette espérance dont il parait si avare alors que ses textes en regorgent : « La vie ne deviendrait supportable qu’au sein d’une humanité qui n’aurait plus aucune illusion en réserve, d’une humanité complètement détrompée et ravie de l’être. » Dans les “Syllogismes de l’amertume” il me touche au quotidien par cette phrase qui justifie son mode d’expression:« Ne cultivent l’aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots. »
J’y songe chaque fois que je me mets à ma table.
Marc Dugain (La malédiction d’Edgar, Gallimard,2005)